En ce qui me concerne, un des grands plaisirs du voyage réside dans la préparation de celui-ci. Commencer à réfléchir à l’itinéraire qu’on voudrait réaliser, chercher les incontournables et les bons plans sur les blogs…
Quelques semaines avant le départ, je suis partie la pêche aux infos, en jetant une bouteille dans la mer du site Voyage Forum : « Je serai dans le Tamil Nadu de telle date à telle date. Si vous avez des conseils sur des visites / hôtels / restos / n’importe quoi, je prends ! ».
Une certaine Marie-Jo m’a alors parlé des villes de Trichy et Tanjore, et surtout d’Usha et Raja, chez qui il fallait impérativement séjourner une fois là-bas.
Bien m’en a pris de l’écouter, ces deux personnes font partie des plus belles rencontres que j’ai faite en voyage.

Ils sont gérants de guesthouse à Trichy et à Tanjore et c’est d’abord dans cette optique que je les ai contactés, pour réserver leur « chambre d’amis » à Trichy, dont Marie-Jo m’a vanté les mérites.
Je n’ai pas trop pour habitude de réserver à l’avance, car ça oblige à suivre un programme défini, mais dans la mesure où ils n’ont qu’une seule chambre à louer, je bloque la résa pour être sure.
On échange un peu par mail avec Raja, qui m’envoie plein de bons conseils pour préparer le voyage. Et quelques jours avant mon arrivée, il me propose de m’accompagner pendant mes 3 jours à Tanjore et Trichy et de me servir de guide. Idem, ce n’est pas dans mes habitudes de voyage, mais j’ai un bon feeling et je me dis que ça peut être pas mal d’avoir quelques explications sur ces vieilles pierres ou sur cette grande famille que forment les 30 millions de divinités hindoues.

Depuis Madurai, la gare routière pour rejoindre les destinations plus lointaines est celle de Matuthavani. Les compagnies privées (comprendre : les bus confortables et climatisés) n’effectuent ce trajet que de nuit, et moi je veux partir tôt le matin. Ce sera donc un bus public, qui a oublié d’installer des vitres à ses fenêtres et n’a pas non plus de portière. Du coup, à 90km/h, pas besoin de clim. Pas besoin de sèche-cheveux non plus. Besoin éventuellement d’un coup de peigne en arrivant..


Je suis assez impressionnée par la qualité du réseau routier, en comparaison à d’autres pays d’Asie que j’ai pu visiter. On rejoint Tanjore en 4h, pour la modique somme de 90 rupees.

La guesthouse de Tanjore est tenue sur place par un ancien chauffeur privé avec qui Raja avait l’habitude de travailler. Désormais à la retraite, il gère la boutique avec son épouse, quand Usha et Raja sont à Trichy. Mais aujourd’hui, ils ont fait la route jusqu’à Tanjore pour m’accueillir. Nous déjeunons ensemble à la maison autour d’un délicieux thali home made. C’est un vrai traitement de faveur puisque la guesthouse ne propose normalement que le petit déj. D’emblée, le courant passe très bien avec ces deux-là.
Après le repas et avant d’aller découvrir la ville et ses temples, j’ai le privilège de visiter en avant-première un terrain qu’ils viennent d’acheter. Locataires de la maison actuelle qui n’est pas d’une super rentabilité, ils ont le projet de construire une nouvelle guesthouse prochainement. Avis aux futurs voyageurs : le terrain est top, situé un peu à l’écart du bruit de la ville. Le projet devrait voir le jour courant 2018.

Nous laissons Usha qui rentre à la maison et nous partons visiter l’ancien palais du maharaja. L’édifice est somptueux et tient le rôle de musée. La cour intérieure est remplie de statues, récupérées dans les temples environnants laissés à l’abandon. Elles sont remarquablement bien conservées au vu de leur âge plus que canonique, près de 1300 ans pour les plus anciennes. Et les détails de sculptures sont assez dingues.
Un bon exercice pour jouer au « Qui est qui ? » des dieux hindous. Raja m’apprend comment les reconnaître, quels sont leurs attributs, leur légende, … Un panthéon aussi passionnant qu’incompréhensible, vu au travers de mes yeux d’occidentale. Les histoires des uns et des autres se recoupent, souvent sans aucune logique ni aucune temporalité, selon les différentes incarnations (les avatars) des dieux. 12 pour Vishnu et 108 pour Shiva, imaginez le bazar… Je rêverai de voir dessiné un arbre généalogique des divinités hindoues tant cela me semble flou !

 

Dans la salle suivante, on admire de très belles sculptures en bronzes, façonnées à la technique de la cire perdue que m’explique Raja : on réalise un premier modèle en argile un peu gros-doigts, que l’on recouvre d’une pellicule de cire sur laquelle on va pouvoir travailler de manière plus précise. On recouvre encore le tout d’argile, au pinceau d’abord pour ne pas bousiller tous les menus détails, puis plus grossièrement. En cuisant le tout, la cire fond et se « perd ». Y’a plus qu’à verser le métal en fusion dans le moule afin qu’il prenne ses aises dans l’espace laissé par la cire et hop, vous obtenez une statue parfaite ! Trop fort ces gaulois, qui auraient inventé le procédé il y a près de 3000 ans (bon, finalement je trouve en farfouillant sur le net des sources contradictoires qui attribuent l’invention aux peuples andins, mais en bons coqs que nous sommes, on va se garder la découverte chez nous !).
Bref, quelque soit l’inventeur, ces statues-là sont vraiment impressionnantes, par la minutie des détails, pour des réalisations remontant au 9ème siècle. Il paraitrait que Rodin lui-même aurait été très ému par ces œuvres, en découvrant à Paris certains de ces modèles.
Tous les dieux y ont leur figure, dont Raja se sert allègrement pour me nourrir d’explications sur les mythes et les légendes hindoues. Je l’écoute religieusement, moi qui suis super fan de ce genre d’anecdotes mythologiques et d’histoires folkloriques.
Dans la salle dédiée, il me raconte l’histoire du Nataraja, le « roi de la danse ». Cette représentation de Shiva remonte au 11ème siècle, période à laquelle une super-nova enflamma le ciel pendant plusieurs semaines. Les indiens de l’époque y virent une manifestation divine et représentèrent ainsi Shiva, en train d’effectuer une danse cosmique pour rétablir le bon ordre des choses dans l’Univers.
Pour la petite histoire, le Nataraja danse toujours debout sur sa jambe droite, la jambe gauche levée, pointe de pied tendue. Toujours, sauf dans le temple de Chidambaram, où un roi plein d’empathie pour le pauvre Shiva se dit que notre dieu devait avoir bien des fourmis dans les pattes, à force de se tenir ainsi depuis des millénaires. Il décida donc de le représenter sur sa jambe gauche. La statuette est encore visible dans un petit sanctuaire du grand temple, mais l’histoire ne dit pas si Shiva fut reconnaissant ou non !

 

Après les statues, direction le temple de Brihadeeswarar, renommé dans tous les guides « Big Temple »… parce que c’est un temple, qu’il est grand et que Briha-chépakoi, c’est trop compliqué à prononcer.
La lumière n’est pas des plus belles ce jour-là pour découvrir le temple en fin d’après-midi. Pas grave, on fait un premier tour pour le petit cours d’archéologie et on décide d’y revenir tôt le lendemain pour la séance photo.

A l’entrée du temple, de nombreux marchands proposent des fleurs ou des fruits à offrir aux dieux. On achète une fleur de Lotus et un Nagalinga, au pistil à la forme de serpent (= Naga), et dont le cœur abrite un petit linga. Comme je suis curieuse et que je les hume (du verbe humer) pour connaître leur parfum, elles deviennent impropres à une offrande divine, une fois mon gros nez de simple mortelle passé par là. Je peux néanmoins les déposer devant un arbre, qui sont eux aussi les témoins des prières des hindous.
J’apprendrai à cette occasion que le lotus tient une place de choix dans la culture hindoue, car cette fleur à la blancheur immaculée et la pureté exquise pousse dans les mares de boues et de vases les plus cra-cras… Je vous laisse méditer sur le sens philosophique de la symbolique !

Après avoir franchit les Gopuras successifs des murs d’enceinte, nous découvrons l’édifice. Grandiose, majestueux et chef d’œuvre du règne Dravidien, c’est l’un des plus hauts temples de toute l’Inde, avec son Vimana, pyramide géante qui abrite le sanctuaire, ici haute de 60m et couronnée par une pierre taillée de plus de 80 tonnes ! Des écrits racontent qu’un plan incliné de plus de 6 km aurait été construit pour la hisser au sommet… Moi je pense surtout qu’au delà d’être les premiers hommes du sud de l’Inde, les Dravidiens étaient manifestement le peuple inventeur de la grue et du caterpillar !
Petit bonus sympa pour ce temple en particulier : il est entièrement accessible aux non-hindous. C’est plutôt rare dans ce pays et c’est bien appréciable. J’ai même le droit d’accéder au Darshan, cette sorte de bénédiction hindoue, et d’apercevoir le lingam immense de 4m de haut (quels frimeurs ces indiens !) vénéré dans le saint des saints.

 

Derrière le temple principal, deux petits édifices sont dédiés aux deux premiers fils de Shiva, un pour Kaartik (connu également sous les noms de Subramania ou Muruga, pour nous faciliter la vie), qui mérite vraiment le coup d’œil, et un pour Ganesh plus modeste.
Je vous racontais dans mon article sur Madurai les différentes manières que j’avais repérées de prier les dieux hindous, toutes plus singulières les unes que les autres. Un fidèle vient appuyer mon propos en se lançant dans une étrange session de fitness, devant la statue de Ganesh. Devant mon air amusé, Raja m’explique que ces squats successifs sont en effet la bonne manière de saluer le dieu à tête d’éléphant. Attention : ça ne marche que si on croise les bras sous son menton, afin d’attraper son oreille gauche avec sa main droite, et son oreille droite avec sa main gauche !
Mon explication étant, j’en conviens, un peu compliquée à visualiser, Raja a accepté de se plier à une petite démonstration, en exclusivité pour PushUp & Sac à Dos :

Comme lors des étapes précédentes de mon parcours, j’ai droit à des moments d’anthologie avec des groupes d’indiens qui se ruent sur moi pour me prendre en photo. Un peu à l’écart et hilare de la scène, Raja arrivera à capter le making-of de moi et mes nombreux admirateurs transis !

 

Le soir, c’est Usha, originaire de Tanjore, qui décide de notre programme. On sort diner près de la gare routière au Vasanta Bhavan, une chaine de restos tamoule. On commande des dosas, sorte de grande crêpe, que l’on imbibe généreusement de plusieurs sauces et chutneys, avant d’en découper des petits morceaux avec sa main droite (je ne vous raconte pas la galère que c’est de ne manger ça qu’à une main !). Très bonne adresse, avec des plats épicés juste ce qu’il faut.

Avant de rentrer, Usha nous emmène tester un nouveau coffee-shop ouvert tout récemment à Tanjore, où l’on sert le meilleur café de la ville : le Coffee Palace, également derrière la gare routière. A cette heure-ci, pas de café pour moi, mais le serveur m’appâte avec un chocolat chaud, soit disant très typique et lui aussi, le meilleur de la ville. La gourmande que je suis n’essaye même pas de résister… avant d’éclater de rire en le voyant partir en cuisine avec une boite d’Ovomaltine ! Ou comment replonger en enfance, le temps de 200 mL de lait bouillant…

Le lendemain matin, après un copieux petit déj à la guesthouse et quelques photos du temple illuminé par le soleil levant, nous mettons le cap sur Nartamalai, un tout petit village perdu dans la campagne tamoule qui abrite un temple très ancien, dont les guides touristiques classiques ne font malheureusement pas mention. J’ai la chance d’avoir avec moi Raja et sa voiture, mais pour ceux qui souhaitent s’y rendre, deux options : chauffeur privé depuis Tanjore ou Trichy (une trentaine de kilomètres), ou bus jusqu’à la ville de Pudukottai, puis prendre un Tuk-Tuk jusqu’au site même, à une quinzaine de minutes.
On s’enfonce dans la cambrousse après avoir quitté la voie rapide, jusqu’à arriver à un petit village, entouré par de hautes formations rocheuses sorties de nulle part : on est en plein désert et il n’y a aucune montagne à des kilomètres à la ronde. Ça me fait un peu penser au rocher d’Uluru, en Australie.
A la sortie du village, un sentier permet de grimper sur la colline et d’accéder au temple. Il ne s’agit pas d’une grosse rando (je grimpe en tongs sans problème), mais je conseille juste de ne pas faire la même bêtise que nous et d’éviter de se taper la grimpette entre midi et deux… Ma nuque s’en souvient encore ! Mais la balade vaut le coup d’oeil, on bénéficie d’un super panorama sur toute la campagne environnante depuis là-haut.
Creusé à même la roche pour une grande partie, ce temple m’émeut beaucoup pour son atmosphère intimiste et son côté « loin de tout ». Le premier édifice, construit dans une grotte au 8ème siècle, est dédié à Vishnu. Quelques centaines d’années plus tard, lorsque son homologue dédié à Shiva fût édifié, au lieu de le construire face à l’Est comme c’était l’usage habituellement, les fidèles décidèrent de l’orienter face au temple de Vishnu, à l’Ouest donc, de manière à ce que Shiva n’ait pas l’air de se défiler en tournant le dos à son adversaire. Trop vaniteux, ces dieux !
Raja me montre quelques curiosités dans les pierres taillées difficilement explicables, comme ce sphynx égyptien sculpté parmi les éléphants et tigres indiens.

En redescendant vers la voiture, on tombe sur un bosquet abritant un petit autel, devant lequel se dresse deux allées de ce qui ressemble à des grosses piñata mexicaines… Devant ces vaches, chevaux ou éléphants en terre cuite décorés de couleurs vives, Raja me fait découvrir une autre belle histoire, celle des bois sacrés, un ancien culte animiste vieux de 3000 ans. Bouffés par l’hindouisme puriste au fil des âges, ces rîtes naïfs déifiant la nature et les animaux sont encore vivants aujourd’hui, mais se pratiquent à l’écart des villes. Je remarque beaucoup des statues brisées, dont certaines me semblent assez récente. Je demande à Raja si c’est l’œuvre des fondamentalistes extrémistes, mais il me répond en souriant que les seuls coupables sont les chèvres du village ou les singes sauvages, qui passent par là des fois un peu brutalement.
Il me fait surtout comprendre que si, avec notre regard d’occidental, on peut être chagriné de voir ces sculptures réduites en poussière, alors que certaines ont parfois été confectionnées quelques jours plus tôt, pour les animistes mêmes il n’en est rien et ce n’est que la juste continuité des choses : la terre qui retourne à la terre. Et pour pousser la réflexion, il m’explique que ces idoles de terre cuite représentent l’union parfaite des 5 éléments : la terre pour façonner la sculpture ; l’eau pour rendre cette terre malléable ; le feu pour faire cuire le tout ; l’air pour attiser le feu ; enfin l’éther, élément que l’on connait moins dans notre culture occidentale, qui désigne le vide entre la matière.

Sur ces paroles pleines de spiritualité, nous reprenons notre route vers la ville de Trichy, qui sera le prochain épisode de mon aventure indienne.

Infos pratiques :
Guesthouse de Tanjore : Tanjore Chola Homestay, situé au 64A, Giri Road.
2 chambres double à 2300 rupees et 2 chambres doubles à 1800 rupees, petit déj (copieux et super bon) compris et bonne connexion wifi. Réservation possible via Air BnB ou en direct : ushraja(at)gmail.com ou par téléphone : +91 9444297120

4 thoughts on “De Tanjore à Nartamalai, au cœur des légendes de l’Inde du Sud”

  1. Dire que je me croyais aventurier! Si, un peu, peut-être…sous d’autres formes.
    Mais aborder la vie, cette « nouvelle vie » en allant chercher la « substantifique moelle » de soi-même magnifie de sens ce périple.
    Merci pour ces invitations à la ré-flexion (le trait d’union est bien sûr intentionnel 😉

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