Une île, une ville, un temple… Trichy, ou Tiruchirappalli si vous vous en sentez la prononciation, c’est une ville 3-en-1, un peu comme ces super shampoings plein de promesses. Sauf qu’ici, elles sont bel et bien tenues. On combine émotions, traditions et évasion dans le même flacon.
Morceaux choisis de ce véritable coup de cœur dans mon voyage.

Pour me souhaiter la bienvenue dans cette ville magique, Raja et Usha, que j’ai rencontré lors de ma précédente étape à Tanjore et chez qui je loge, me font un très beau cadeau. J’avais initialement réservé mes deux nuits sur place dans leur « chambre d’amis », dans leur maison au centre de Trichy, et ils décident de me surclasser pour une nuit dans leur seconde guesthouse, Tranquility, une maison d’hôte de charme sublime bien plus haut de gamme, afin que je puisse faire l’expérience des deux lieux.

Située dans le petit village d’Anakarai, à une dizaine de minutes en voiture de Trichy, la maison Tranquility est un vrai petit bijou. Les 4 chambres sont très spacieuses et magnifiquement meublées. J’ai l’impression de me retrouver dans un palais de Maharaja version miniature.
Pour la déco, Usha et Raja ont poussé très loin le souci du détail. Chaque chambre est décorée de mille et un objets chinés dans toute l’Inde lors de leurs voyages ou façonnés sur mesure lors de la construction de la maison. Tous racontent une histoire, comme ces lavabos en granit taillé, commandés spécialement à un artisan, qui avait manifestement pris Raja pour un fou, plus habitué à sculpter des statues que des pièces de salle de bain.
A l’extérieur des chambres, les grandes terrasses invitent à se poser sur un transat ou un fauteuil suspendu, pour savourer le calme de la campagne.

 

Il n’y a pas grand-chose à faire dans les environs, et c’est bien tout l’intérêt. A quelques minutes, en vélo ou à pieds, on découvre les berges du fleuve Kaveri (malheureusement désespérément sec en cette période), les forêts d’eucalyptus qui abritent des familles entières de singes et de paons sauvages, et un peu plus loin, le village d’Anakarai, ses maisons colorées et ses habitants curieux et souriants.
Raja me confie qu’il aimerait y développer le tourisme et voir ses voisins proposer des services de chambre chez l’habitant, de cours de cuisine ou d’activités culturelles, mais ces derniers sont encore un peu frileux et craignent de voir leur havre de paix envahi par des touristes en poum-poum short peu respecteux(ses) des coutumes locales. On ne peut que les comprendre…
Néanmoins, il a réussi à faire rayonner le bénéfice de Tranquility dans le voisinage, puisque ne proposant pas de restauration à la guesthouse, il envoie ses hôtes prendre les repas chez l’une des familles voisines. Pour une poignée de rupees, on déguste un excellent thali et on profite d’une vraie tranche de vie avec les locaux.

 

Après la nuit la plus reposante que j’ai passée en Inde, dans ce grand lit délicieusement confortable, et en attendant le petit déjeuner de rois concocté par Usha et servi sur le roof-top de la guesthouse, je regarde Avva, leur employée de maison, réaliser un kolam. Ces dessins géométriques sont effectués à l’entrée des maisons chaque matin, avec de la poudre de riz ou des pigments de couleurs que l’on laisse couler entre ses doigts.
Comme je commence à être super forte sur les traditions locales, je demande à Raja si ces kolams ont pour but de repousser les mauvais esprits. Il me répond que j’y suis presque, petit scarabée, mais qu’il s’agit en fait de la démarche inverse, plus positive : ces symboles éphémères sont tracés en guise de bienvenue et invitent les bons esprits à entrer. J’aurai droit un peu plus tard à une initiation de la part d’Usha, experte en la matière, pas très concluante pour moi.

 

Nous mettons ensuite la cap sur la ville et son temple.
Trichy se découpe en deux parties : la ville moderne et l’île de Srirangam, qui abrite la vieille ville et le sublimissime temple de Sri Ranganathaswamy (à vos souhaits !).
Ses 7 murs d’enceinte concentriques avalent toute l’île. La vie a pris ses quartiers dans les 3 enceintes extérieures. Il s’agit du plus grand temple de tout le pays et de l’un des plus vaste complexe religieux du monde entier. Rien que ça !

Nous passons en dessous des 3 premiers Gopurams, jusqu’à arriver devant l’entrée du temple. Là, nous tombons sur Baba, un ami de Raja et son éléphante sacré, chargé de bénir les fidèles de sa trompe, avant qu’ils pénètrent dans le temple. Mais pour le moment, c’est l’heure de la pause déj’. La gracieuse pachydermette s’empiffre de gâteaux que Baba lui dépose directement dans la bouche. Devant mon regard mi-amusé, mi-effrayé il m’invite à prendre le relai. Je me saisis de poignées entières de biscuits, miss Dumbo ouvre une bouche gourmande, je ferme les yeux très fort en mettant tout mon avant-bras dans sa bouche… et le ressors finalement entier, plein de bave gluante et pâteuse. Je lui en refile ainsi une bonne douzaine de paquets qu’elle avale goulument, avant de passer aux goyaves. L’exercice est plus facile et moins visqueux : elle attrape délicatement les fruits avec sa trompe pour les porter à sa bouche.
Le repas terminé, Raja et Baba veulent à tout prix me faire monter sur son dos. Je suis un peu gênée car on est clairement sur le gros cliché de la touriste de base, mais ils insistent tellement que je m’exécute, avec la grâce d’une déesse grecque (ou d’une vache normande, à vous de juger sur la vidéo ci-dessous) et me voilà partie pour un petit tour de pâté de maison.

 

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Après une dernière bénédiction éléphantesque, on pénètre dans le temple. Enfin, sous le dernier Gopuram autorisé au non-hindous, puisque contrairement à Tanjore, ce temple-ci est plutôt strict et interdit l’accès des 3 derniers murs d’enceinte. Je me fais d’ailleurs rabrouer par les gardiens dès que j’approche de l’entrée…
Néanmoins, avec une superficie de 630 000m², ça laisse de la marge. On peut se balader dans une large partie du temple et même grimper sur les toits pour admirer les Gopurams de plus près. Je m’extasie devant les couleurs, encore si fraiches et si flashys pour un temple construit au 10ème siècle, vraiment incroyable ! Raja me laisse faire en souriant, avant de m’avouer qu’un vaste programme de restauration du temple a été entrepris il y a 3 ans, où l’ensemble des tours ont été repeintes !!!

 

Le Gopuram situé à l’Est porte le deuil. On raconte que pour sauver sa ville des invasions des barbares, une courageuse habitante de Trichy joua de ses charmes pour attirer le chef des envahisseurs en haut de cette tour. Une fois au sommet, elle s’agrippa à lui et se jeta dans le vide, l’entrainant dans sa chute. Depuis, la tour lui rend hommage en se parant de blanc, la couleur dévolue au deuil dans la culture hindoue.
A ses pieds, une armée de chevaux cabrés en pierre taillée symbolise la lutte entre les hindous et musulmans pour la conquête de la ville. Les sculptures sont très riches, très détaillées, magnifiques. Le bas des colonnes est orné de plusieurs saynètes de vie hindoue. Je suis surprise d’y découvrir la sculpture d’un holi, la fête des couleurs où les participants se jettent des pigments colorés, que j’ai moi-même expérimenté à La Réunion l’an dernier et qui en fait existait déjà il y a 1500 ans ! L’occasion pour moi de replonger dans mes archives photos pour vous dénicher un exemple de ma tête pleine de couleurs.

 

Dans le dédale du temple, nous croisons une indienne à l’apparence singulière : 1m90, très plantureuse, super maquillée, parée de 1000 bijoux et chaussant du 44 fillette… Munie d’un bâton et d’un panier rempli de feuilles fraiches, elle attire tout un attroupement de femmes qui s’empressent autour d’elle. Raja m’explique qu’il s’agit d’un hijra, un travesti ou transsexuel, au caractère hautement sacré dans la culture hindoue. Capable de prophéties comme d’attirer le mauvais œil, ils sont très respectés dans le pays.
Les indiennes attendent en file éponyme pour avoir droit à leur oracle. Amusé de nous voir le fixer, l’hijra me fait signe d’approcher et m’indique que je peux le prendre en photo si je souhaite. J’aurai même le droit à ma petite bénédiction, immortalisée en vidéo.

 

 

Après la visite, on retrouve Usha pour aller déjeuner au Challammal Samayal, un restaurant local où les thalis sont cuisinés et servis dans des petits pots en terre cuite. Contrairement aux autres restos traditionnels, on peut ici choisir les chutneys qui composent notre thali. Une vraie institution à Trichy.

 

De retour à la maison, c’est l’heure de la sieste. Je vous faisais plus haut l’éloge de la guesthouse Tranquility, mais la chambre d’amis « Home with a view » de Trichy-centre vaut également le détour. Située sur le toit de la maison d’Usha et Raja, ce studio tout confort et utra cosy jouit d’une super vue sur les toits de la ville et les Gopuram, depuis la terrasse privative. Cerise sur le gâteau : une situation au top, à 2 minutes à pieds du temple. Alors certes, avec un tel emplacement, l’ambiance sonore s’avère moins calme qu’en pleine campagne, mais l’émulation de la ville est plutôt énergisante. Et de toutes façons, comme dit le proverbe, « si tu voyages en Inde, penses à tes boules Quiès ».

 

L’après-midi, nous nous rendons au Rock Fort. « Pas le fromage, hein ! », selon la blague consacrée de Raja, que j’aime beaucoup malgré son sens de l’humour manifestement douteux. Pour me punir de mon insolence, mon hôte qui m’avait entendu dire que la conduite en scooter en Inde m’effrayait au plus haut point m’embarque à la découverte de ce monument sur son deux roues… Expérience inoubliable ! Vous vous rappelez que je vous expliquais plus haut l’agencement de la ville de Trichy, divisé en deux parties ? Bon. Tant qu’on roule sur l’île de Srirangam, la circulation est modérée et je fanfaronne à l’arrière en mode « Héhé, même pas peur en fait ! ». Mais une fois franchi le pont reliant l’île à la ville, c’est une autre histoire et je fais moins la maligne. Raja slalome entre voitures, bus, tuk-tuk, scooters, chiens et / ou vaches… Je n’ai plus qu’à me cramponner et à partir du principe que ça va bien se passer et que mon chauffeur connait son affaire. C’est le cas puisque nous arrivons à bon port sans problème.
Le Rock Fort est une ancienne fortification, campée sur un éperon rocheux en plein milieu de la ville de Trichy. Ayant servi de forteresse militaire pour les premiers peuples tamouls, puis pour l’empire britannique, il abrite aujourd’hui un beau complexe religieux. Ses quelques 400 marches creusées à même la pierre emmènent au sanctuaire principal. Au sommet, un brahmane très sympa et résolument ouvert d’esprit me laisse entrer et me fait même profiter du Darshan (lire mon article sur Tanjore pour savoir de quoi il s’agit !). La vue est splendide, à 360° sur la ville de Trichy, la campagne environnante, l’île de Srirangam et son temple. Malheureusement pour nous mais heureusement pour les paysans du coin, le ciel se couvre et on ne tarde pas à recevoir la rincée du siècle. On reste à l’abri en attendant que ça se calme, c’est l’occasion de discuter avec de nombreux indiens qui viennent engager la conversation, curieux de savoir ce que je fais là ou demandeurs d’une photo souvenir avec moi.
Une fois l’averse passée, nous descendons nous balader dans les ruelles autour du Fort, qui accueillent un grand souk où l’on peut faire l’acquisition de plein de babioles : vêtements, ustensiles de cuisine, bijoux, gourmandises salées et sucrées…
On se fait une petite virée shopping avant de rentrer déguster le succulent diner préparé par Usha, chef 3* au guide PushUp & Michelin.

 

Le lendemain à l’aube, Raja me conduit sur les berges du Kaveri, sur le site sacré d’Amma Mandapam. Les hindous y effectuent habituellement leurs ablutions sacrées mais en cette période, il n’y a malheureusement pas une goutte d’eau dans le lit du fleuve. Pour parer à cette sécheresse totale et permettre aux habitants de continuer à exécuter leurs rituels quotidiens, la municipalité a installé des douches directement sur le rivage.
C’est également sur ce site qu’ont lieu tous les jours, entre 7h et 9h, de nombreuses cérémonies religieuses et notamment funéraires. Lorsqu’un décès intervient, un des membres de la famille du défunt est chargé d’accomplir, sous la supervision d’un brahmane grassement payé, les différents rites qui guideront l’âme dans son chemin vers l’au-delà, symbolisé ici par des labyrinthes colorés tracés au sol. Le plus souvent, c’est au premier fils qu’incombe cette lourde tâche. J’ai la gorge serrée en voyant des tout jeunes enfants à l’œuvre.
Au delà de ces rituels mortuaires, les brahmanes présents peuvent exaucer bien d’autres demandes. Très superstitieux, les hindous viennent réclamer un enfant, des meilleures récoltes, la réussite à tel ou tel projet… Pour notre rationalisme occidental, certaines coutumes sont particulièrement étonnantes, comme ce couple de fiancés, à qui l’on a prédit un grand malheur au futur époux, une fois le mariage prononcé. Pour conjurer le mauvais sort, la promise est venue ce matin se marier en première noce avec… un pied de bananier !!! On ne saura jamais quels malheurs viendront frapper ce pauvre bananier qui n’avait rien demandé à personne, mais la jeune promise pourra ensuite convoler en toute sérénité.

 

Voilà venu le moment de se dire au-revoir.
Avant de partir, Usha me donne un rapide cours de kolam. Très agile de ses 10 doigts, elle attrape des petites quantités de poudre de riz qu’elle laisse couler entre son pouce et son index, pour tracer à main levée des formes géométriques. Ca a l’air super facile vu comme ça, mais quand arrive mon tour, je me rends compte à quel point cela demande un vrai doigté ! Je réalise piteusement une étoile à 6 branches (non pas en hommage à mes ancêtres mais tout simplement parce que ce symbole est étagement présent dans l’hindouisme), toute biscornue à côté des gracieux dessins d’Usha. Il faudra que je revienne pour la session de perfectionnement !
Raja m’offre lui aussi un beau cadeau de départ. Il part dans la même direction que moi, vers Pondichéry, pour récupérer un groupe de touristes avec qui il va réaliser un circuit. Organisateur de leur séjour, il a affrété un mini-bus pour aller les chercher et me propose d’en profiter pour la route jusqu’à Pondi. « Grand luxe dans un bus VIP uniquement pour nous et 100% gratuit » ou « Entassée dans bus local non climatisé », le choix est vite fait. Je commence vraiment à me pushupiser…

 

Plus que jamais, je suis d’accord avec le discours du scribe d’Astérix et Obélix Mission Cléopâtre (j’ai des références qui témoignent d’une culture générale particulièrement vaste) et je pense que oui, la vie c’est avant tout des rencontres. Celle avec Usha et Raja aura été capitale dans mon voyage et bien au delà, avec toutes les belles discussions philosophiques et spirituelles que nous avons pu avoir. Un grand grand merci à eux deux.
Allez, je vous remets l’extrait pour le plaisir (et pour ceux qui ne connaissent pas, s’il en est) et à la prochaine pour de nouvelles aventures !

Infos pratiques :

  • Guesthouse Tranquility
    Anakkarai, Melur, Srirangam, Trichy
    4 chambres doubles à 3500 rupees, super petit déj et wifi compris
    Compter 300 rupees par personne pour un repas (déjeuner et / ou diner) organisé dans les familles d’agriculteurs voisines
    Réservation possible via Booking ou en direct : ushraja(at)gmail.com ou par téléphone : +91 9444297120
  • Home with a view :
    43C Raghavendra Puram, Srirangam.
    1 chambre double à 2300 rupees, comprenant un excellent petit déj servi chez Usha et Raja et bonne connexion wifi.
    Réservation possible via Air BnB ou en direct : ushraja(at)gmail.com ou par téléphone : +91 9444297120
  • Restaurant Chellammal Manpaanai Samayal
    28 Renganathapuram, Officers Colony, Trichy
    Pas de prix fixe pour le repas, comme dans les restaurants classiques. On paye en fonction du nombre de pot en terre commandé
    s. Compter 150 à 180 rupees selon votre appétit.

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